Raoul de Godewarsvelde
Publié le 14 Avril 2014
Qui, âgé de plus de cinquante ans dans le Nord, ne connaît pas le grand Raoul ?
Alors, pour les jeunots et ceusses qui auraient oublié, une petite piqûre de rappel.
Raoul, pour Chez Dudu, est un digne porteur de l'étendard de la fierté nordiste. Au même titre que Simons, déjà passé par ce blog, Ronny Coutteure, dont nous parlerons sans doute bientôt, Raoul est l'incarnation d'une personnalité, d'une façon de voir la vie propre aux gens de chez nous.
Et pis, Raoul cha rime avec Capenoules et cha, ch'est eune aut' histoire pour un aut' jour...
Sa biographie vue par une journaliste de la Voix du Nord :
Raoul, l'artiste au grand format
Article de Valérie Cormont
La Voix du Nord - Hors-série du 17 octobre 1999
Le bonhomme est ventru et moustachu . Ce qu'il aime par-dessus tout, c'est laisser glisser son regard sur les autres . Il en fait un point d'honneur : Francis Delbarre est photographe . Depuis 1919, comme il aime tant le préciser . Son studio photo est installé rue de l'Abbé-Bonpain à Lille .
Francis Delbarre est aussi un fêtard de premiére, qui fait dans la chanson . La vraie, celle qui prend aux tripes, qui ne lâche pas l'esprit, qui traverse les ans sans jamais prendre l'eau .
Francis Delbarre, c'est aussi Raoul de Godewaersvelde, c'est "Quand la mer monte" . L'artiste grand format qui chante la mer depuis le cap Gris-Nez .
En 1967, le refrain griffonné par une bande de copains, dont le compositeur Jean-Claude Darnal - rencontré un soir de bringue à l'hôtel de Normandie, au cap Gris-Nez -, devient un tube en l'espace de quelques mois . La mer monte et se vend à 150 000 exemplaires, dans une France qui ne connaît pas encore les radios locales, où la télévision est encore farouche .
La mer fait un tabac et surprend tout le monde . Personne n'aurait pu en effet prédire un tel succès à ce qui ressemble d'abord - et surtout - à une bonne blague . Celle d'une bande de copains qui passent leur temps à faire la java et à écumer les troquets de Lille . Chanteurs, brailleurs, noceurs, ils ont choisi de se cacher derrière un nom : les Capenoules - traduire les mauvais garçons ou les petits voyous en patois . Chacun a un surnom, histoire de se préserver un peu de discrétion et, dans la foulée, de pouvoir continuer la java des grands jours en étant presque incognito .
Deux mots ponctuent toujours l'évocation des Capenoules : "Quelle époque !" . L'époque (1966-1967) où tout semble permis, avec l'obligation de ne pas se prendre au sérieux .
Au milieu de cette bande de joyeux lurons délurés, Francis Delbarre ne laisse pas sa place aux autres . Comme eux, il s'est trouvé un surnom : Raoul de Godewaersvelde . Certes, il pense avoir un lointain ancêtre qui a un jour vécu dans ce gros village des Flandres . Mais surtout, surtout, c'est la prononciation du nom qui déclenche les grandes rigolades .
Sur la première pochette du disque, Raoul est photographié de dos pour éviter qu'on ne reconnaisse celui qui est aussi le très sérieux photographe de la foire internationale de Lille, de l'évéché et qui est ami avec le cardinal Liénart . Un côté pile et un côté face .
Pour son premier disque, Raoul a repris une chanson d'avant-guerre : Tu n'es qu'un employé . Puis La mer monte prend le relais . La voix de rocaille, puissante comme un roulis de mer du Nord, intrigue les animateurs radio . C'est le coup de foudre et la mise sur orbite du géant des Flandres (1 m 92, 120 kg) .
La grosse voix de Raoul emballe à tout va . Le grand gaillard à la vie plutôt rock'n'roll se produit alors sur les scènes de la région, puis à Paris, à la Villa d'Este, célèbre cabaret des Champs-Elysées . Il fait la première partie de Mouloudji . La machine file à toute vitesse pour Raoul qui, en même temps refuse de lâcher son studio de photographe à Lille . Sa fierté est avant tout son métier de photographe . La chanson, c'est plutôt le gag .
La carrière de chanteur populaire proche des vraies gens, des mineurs, des pêcheurs, l'éloigne pourtant de plus en plus de sa chambre noire . Lui qui ne jure que par le Rollei 6 x 6, qui refuse la photo en 24 x 36, doit pourtant se mettre à lever le pied sur son studio . La conjoncture des années 70 devient moins propice au métier de photographe et Raoul le chanteur prend une place grandissante dans la vie de Francis le photographe . Au point qu'il lui arrive de dire : "Mon entreprise est devenue tellement petite que je suis obligé de me baisser pour entrer dedans", tout simplement parce qu'il a fini par installer son studio dans la cave .
En pleine carrière, il doit aller enregistrer ses chansons dans des studios professionnels à Paris . Raoul ne connaît pas grand-chose à la musique, qu'il vit plus qu'il ne décrypte . Alors, Raoul, sans se démonter, note ses chansons au verso de grandes photos inutilisables . Sur de grands formats, il écrit les paroles avec un système de petites flèches de couleur montantes et descendantes pour guider sa voix . Les affiches sont fixées sur les murs du studio . C'est le côté provoc et gouailleur du personnage, débarquant dans un monde de professionnels avec son carton bourré de paroles sous le bras .
En même temps, Raoul le chanteur, qui garde un amour de gamin pour les trains électriques, vit une passion de plus en plus forte pour le littoral et le cap Gris-Nez .
Dès qu'il dispose d'un moment de liberté, il file humer l'air du large . Il embarque à bord de son flobard et prend le large, heureux de pouvoir vivre la mer plutôt que de se contenter de la chanter .
Ses chansons populaires font danser tout un monde . En revenant de Marquett', Donne un Zotch à l'oncle Cô (chanson bien connue au carnaval de Dunkerque), L'hirondelle du faubourg, ou L'tunnel sous le Channel, autant de refrains bourrés d'énergie, de bonne humeur, de vie .
Peu à peu, le bonhomme se prend au jeu . Raoul devient un vrai personnage avec sa casquette, sa vareuse noire, son pantalon noir, son pull et ses chaussettes rouges . L'artiste manie toujours la dérision et le second degré avec un plaisir intense, usant et abusant de ce sens particulier de l'expression corrosive . "Dans la vie, il ne faut rien avoir . Comme ça on ne peut rien te prendre", a-t-il coutume de dire . Il y a le succès, l'amitié indéboulonnable avec les Capenoules, les fiestas et la mer . Tout cela, personne ne peut le lui prendre .
Comme personne n'a vraiment compris ce qui a poussé le grand bonhomme, ce 14 avril 1977, à tirer un trait sur sa vie . Un départ brutal, sans au revoir, avec simplement la mer comme témoin .
Allez, quelques airs un peu moins connus que ceux cités ci dessus.
Raoul, t'es le roi du tango
Adieu pour un artiste
Mado la sirène
L'acco-cordéoniste

