si j'avos su

Publié le 10 Octobre 2019

Dans le cadre de notre grande rubrique "Anatomie d'un chef-d'œuvre musical suivie de quelques considérations historiques et remarques linguistiques picardes" (voir -----> ici), Si j'avos su... a le plaisir de vous présenter aujourd'hui une œuvre inoubliable interprétée par le grand Raoul de Godewarsvelde, bien sûr très présent dans nos pages (voir -----> ici) :


 Si j'avos su, j'aros resté garchon

Version originale de Bertal, chanteur populaire lillois des années 20, 30 et 40

 

Maintenant une écoute agrémentée d'images tirées du livre Les chansons en imaches de Raoul de Godewarsvelde (Éditions Imbroglio - 2006).

Si j'avos su...

Attention, ne vous fiez pas aux paroles écrites dans la bande dessinée, la transcription est très approximative...

 

Voici maintenant les vraies paroles de ce chef d’œuvre :
(Notez que le deuxième couplet est complétement différent de la version originale de Bertal)

 

À vingt-chinq ans quand j'ai connu Lodie
Je n' vous l' cache point, j' l'aimos comme mes deux yeux
Pour li prouver je l' marios à l' brad'rie
J' comptos fin bien avoir un sort heureux
Mais j' n'avos point pus tros s'maines eud' ménache
Qu'elle retournot déjà tout dins m' mason
Que d' fos j'ai dit, in pinsant au mariache
Si j'avos su, j'aros resté garchon
Si j'avos su, j'aros resté garchon


Auparavant elle n'étot point coquette
Même eul' dimanche, elle mettot point d' capieau
À ch't' heure la belle, i li faut de l' toilette
À chaque saison, i li faut du nouvieau
À l' poud' eud' riz, elle barboulle sin visache
Elle frise s' tiête tout comme un quien mouton
Elle se gasconne, faut intinde sin lingache
Si j'avos su, j'aros resté garchon
Si j'avos su, j'aros resté garchon


Comme tous les jours, eun' nouvielle maladie
Est découverte par tous ches brafes méd'cins
Cont' les microbes, elle prind de l' garantie,
In avalant du g'nief' tous les matins
Dins les cantines, jusqu'au vin elle mesure
Elle est connue tout à fait comme l'houblon
À tous les r'pas, j' minge des peimmes tierre à l' plure
Si j'avos su, j'aros resté garchon
Si j'avos su, j'aros resté garchon


Jeunes gins quind vous verrez qu'eun' sainte-nitouche
Vous parle d'amour, in abachant ses yeux
Méfiez-vous z'in, car bien souvint ch'est louche
Faire du batt'mint, ch'est c' qu'eun' femme elle fait d'mieux
Eun' fos marié, ch'est l'boulet pour la vie
Qu'il faut traîner hélas sans rémission
J'in ai la preuve, par m' puante Lodie
Si j'avos su, j'aros resté garchon
Si j'avos su, j'aros resté garchon

 

Passons à l'étude linguistique de cet immense texte littéraire :

Conjugaison
- Tout d'abord, un retour rapide sur la conjugaison à l'imparfait où les terminaisons en ais, ait... se font en os, ot... J' l'aimos, je l' marios, j' comptos, j' n'avos, elle retournot, elle n'étot, elle mettot.
Prononciation
- En patois lillois, les "ge" finaux se transforment souvent en "che", voir ménache, mariache, visache, lingache...
De même, le son "s" devient bien souvent "ch" : vingt-chinq, garchon, à ch't' heure (à cette heure, maintenant), in abachant (en abaissant), ch'est...
- Le son "an" se transforme souvent en "in" : dins, in pinsant, intinde, elle prind, j' minge, souvint, du batt'mint, j'in ai la preuve...
- Dans certains mots, on intercale un "i" dans la  dernière syllabe non muette : s' tiête, nouvielle, et particulièrement dans les noms en "eau": capieau (chapeau), nouvieau...
Mots et expressions
- Je l' marios à l' brad'rie (Je l'épousais à la braderie). La braderie de Lille est un événement important. Se marier à la braderie fait donc partie d'un grand événement... A noter l'emploi de marier en tant que verbe transitif : je la mariais.
- Si j'avos su, j'aros resté garchon. On pense indéniablement à la réplique du petit Gibus dans La Guerre des Boutons : Si j'aurais su, j'aurais pas venu. A la différence que la patois utilise correctement l'indicatif dans la première partie de la phrase. Par contre, "j'aros resté" fait un peu grincer les oreilles !

Si j'avos su...


- fin bien : dans cette expression "fin" veut dire très, extrêmement. On retrouve ce mot dans fin bénache (très tranquille, très heureux) ou fin bieau.
- un quien mouton : un chien mouton, bien sûr un caniche.
- Elle se gasconne : elle soigne son langage, n'emploie pas de mots patois. Elle a une attitude affectée et prétentieuse.
- du g'nief' : du genièvre. Jusque dans les années 50, il était encore habituel de se donner "un petit coup de fouet" en avalant un verre de genièvre avant de partir au travail. Il paraît que même les enfants avaient droit à un p'tit verre avant d'aller à l'école de bon matin...
- Elle est connue comme l'houblon (comme le houblon) : on pense tout de suite à l'expression "connu comme le loup blanc". Apparemment, elle se serait déformée dans les estaminets du Nord devant les pintes de bière... Certaines sources vont jusqu'à prétendre que l'expression "comme le houblon" est antérieure à l'autre ! Mais Dudu pense que la mauvaise foi régionaliste n'est pas loin...

Si j'avos su...


- des peimmes tierre à l' p'lure (des pommes de terre à la pelure). "Un sauret (hareng saur) et des peimmes tierre à l' p'lure" : un festin pour un vrai nordiste !

Si j'avos su...

 

Voilà qui clôt notre page musicale, culturelle et régionale.
Si j'avos su... espère que vous vous êtes cultivés ou pour le moins un peu amusés.

 

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Rédigé par Dudu49

Publié dans #bertal, #garchon, #lille, #patois, #raoul, #raoul de godewarsvelde, #si j'avos su

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